Le Vil Brequin, aussi roux qu'à l'accoutumée, entra en ville. Il espérait retrouver rapidement l'étalage où il avait aperçu la veille l'étrange Livre, jumeau du non moins étrange Livre qu'il possédait lui-même. Comme pour se rassurer, il mis la main dans la poche de son pantalon pour tâter l'épais volume relié (Les rares proches de Brequin s'étonnaient souvent du volume inhabituel de ses poches de pantalon...)
Sous le soleil de plomb, qui avait pendant la journée le temps d'effectuer toute une série d'acrobaties compliquées dans un ciel aussi bleu qu'un ananas, Brequin arpenta la ville de Libidi-Limini en long, en large, en travers et même à reculons. En vain. Il s'était même fait à l'idée que les rues changeaient de disposition dès qu'il avait le dos tourné. Cela lui était venu à l'esprit après que plusieurs fois, il se soit retrouvé devant un mur en se retournant, alors qu'il venait de passer un carrefour. Le Vil Brequin commençait donc a en avoir sérieusement ras la casquette, qu'il avait par ailleurs oublié ce jour-ci, se dit-il soudain, tout en se demandant s'il avait pris des coups de soleil. C'est précisément à ce moment là qu'il aperçut l'étalage qu'il cherchait.
- Eh ben ! C'est pas trop tôt ! dit-il à voix haute.
- Comme tu dis, l'ami ! répondit aussitôt un homme derrière l'étal.
- Comment ça ? Vous m'attendiez ?
L'homme était vêtu avec une simple robe jaune canari et un petit turban blanc. Il portait en outre une outre et des lunettes de soleil. Et une longue barbe blanche, remarqua Brequin après coup. Ou peut-être pas, finalement. S'il avait une barbe, elle était sacrément furtive.
- Ismar Ben Salaad, pour vous servir. Présentement négociant.
- Présentement ? demanda Brequin d'un air ahuri. Moi c'est Brequin. Je viens de, euh, par là bas, marmonna-t-il en montrant l'endroit où se tenait cinq minutes plus tôt une rue.
- Aye. Je vois...
Le Vil Brequin remarqua soudain l'absence de l'étalage voisin.
- N'y avait-il pas quelqu'un qui vendait des trucs ici, hier ?
- Oh là ? Oui. Le Père Turban. Il a été emmené par la Silice. On l'avait prévenu pourtant ! 22 ! V'là les bleus !
- Emmené par la Silice ? Mais pourquoi ? interrogea Brequin, révolté.
- Oh, traffic de sable.
- Ah.
- Moui... Mais à mon avis, ça va perturber pas mal de monde, si vous voyez ce que je veux dire, dit Ben Salaad avec un clin d'oeil, qui n'aurait pas dû se remarquer à travers les lunettes. Ainsi vous êtes le Vil Brequin ?
- Oui. Et vous m'attendiez ?
- On m'avait prévenu de votre arrivée.
- Tiens donc ? Quoi qu'il en soit, je cherche un livre.
- Voyez-vous ça... Quel genre ?
- Un comme ça, dit Brequin en sortant de sa poche le gros Livre-qui-n'avait-pas-de-nom. Je l'ai vu hier sur cet étal.
- Hahaaa... Je vois, je vois. Je vois, je vois...
- Que voyez-vous ?
- Rien, à vrai dire, avec ces lunettes de soleil, dit Ismar Ben Salaad en secouant la tête avec un air faussement fataliste. Pour en revenir au Livre, je ne l'ai plus. Je crois qu'il s'est évadé pendant la nuit.
- Flûte !
Les Affligeantes Péripéties du Vil Brequin, par Vivien Denis