Raccourcir vos douches ? Oubliez !
Par Di@blo le mardi 27 avril 2010, 17:51 - Inclassable - Lien permanent
Pourquoi changement individuel ne rime pas avec changement politique.
Par Derrick Jensen
Traduction de Vivien Denis
Première publication sous le titre Forget Shorter Showers dans l'édition Juillet/Août 2009 de Orion magazine
Note du traducteur: Je suis tombé sur ce texte presque par hasard, dans un moment de grand intérêt pour le changement climatique et les moyens d'y remédier. Bien que le l'auteur fasse beaucoup de références aux Etats-Unis, on peut facilement trouver des similarités dans n'importe quel autre pays industrialisé. Je ne suis pas expert en langue, donc on trouvera certainement des formulations trop lourdes ou manquant de clarté (Non, je n'ai pas utilisé Google Translate :p). Prière de m'en excuser; toute suggestion pour améliorer la traduction est bienvenue
Y a t-il quelqu'un sain d'esprit pour penser que fouiller les poubelles aurait stoppé Hitler, ou que composter les déchets aurait arrêté l'esclavage, ou que couper du bois et transporter de l'eau aurait sorti les gens des prisons Tsaristes, ou que danser nu autour d'un feu aurait aidé à l'adoption du "Voting Rights Act" de 1957 ou du "Civil Rights Act" de 1964 ? Dans ce cas, pourquoi de nos jours, avec le monde entier en jeu, tant de personnes se tournent vers des "solutions" si individuelles ?
Une partie du problème est que nous avons été victimes d'une campagne systématique de détournement. La société de consommation et la pensée capitaliste nous ont appris à substituer des actes de consommation personnelle à la résistance politique organisée. "Une Vérité qui dérange" a aidé à prendre conscience du réchauffement climatique. Mais avez-vous remarqué que toutes les solutions proposées avait un rapport avec la consommation de l'individu - changer de type d'ampoules, sur-gonfler les pneus de voiture, rouler moitié moins - et n'avait rien à voir avec une quelconque suppression du pouvoir des mains des multinationales, ou avec l'arrêt d'une croissance économique qui détruit la planète ? Même si chaque personne aux Etats-Unis faisait tout ce qui est suggéré par le film, les émissions de carbone du pays diminuerait de 22% seulement. Les scientifiques s'accordent à penser que les émissions doivent être réduite d'au moins 75% à l'échelle mondiale.
Parlons d'eau. On entend souvent dire qu'on manque d'eau dans le monde. Des gens meurent de manque d'eau. Les rivières sont asséchées à cause du manque d'eau. A cause de cela, nous devons raccourcir la durée de nos douches. Vous voyez une logique ? Puisque je prends des douches, je suis responsable de l'assèchement des nappes phréatiques ? Eh bien non. Plus de 90% de l'eau utilisée par l'Homme l'est dans l'agriculture et l'industrie. Les 10% restants sont divisés entre les municipalités et l'utilisation quotidienne par les individus. Mis en commun, les terrains de golfs urbains consomment autant d'eau que les habitants de la ville. Les gens (aussi bien les êtres humains que les poissons) ne meurent pas parce que le monde manque d'eau. Ils meurent car l'eau est volée.
Ou parlons d'énergie. Kirkpatrick Sale le résume bien : "Depuis quinze ans, c'est la même chose chaque année: la consommation individuelle - la maison, la voiture, etc - n'est jamais plus que le quart de la consommation totale; la vaste majorité est commerciale, industrielle, par les entreprises, l'agriculture et les gouvernements (il a oublié l'armée). Donc, même si on se déplaçait tous en vélo et qu'on se chauffait au bois, cela aurait un impact minime sur l'utilisation de l'énergie, le réchauffement climatique et la pollution atmosphérique."
Ou parlons de gaspillage. En 2005, la production de déchets par personne (grossièrement, tout ce qui est jeté) aux Etats-Unis était de 725Kg. Admettons que vous soyez un activiste acharné et que vous réduisiez tout ça à rien. Vous recyclez tout. Vous utilisez des sacs en tissu pour les courses. Vous réparez le grille-pain. Vos orteils dépassent de vos chaussures. Et encore, vous n'avez pas fini. Puisque les déchets urbains n'incluent pas seulement les déchets domestiques mais aussi ceux des bureaux des administrations, vous démarchez auprès de ceux-ci, pamphlets contre le gaspillage à la main, et les convainquez de réduire leurs déchets autant que vous. J'ai de mauvaises nouvelles. Les déchets urbains ne comptent que pour 3% dans la production totale au Etats-Unis.
Je veux être bien clair. Je ne dis pas que nous ne devrions pas vivre simplement. Je mène moins même une vie plutôt simple, mais je ne prétends pas qu'acheter moins (ou conduire moins, ou ne pas avoir d'enfants) est un acte politique fort, ou que c'est profondément révolutionnaire. Ca ne l'est pas. Changement individuel ne rime pas avec changement social.
Alors comment, et particulièrement avec le monde entier en jeu, comment en est-on arrivé à accepter ces réponses au problème, grossièrement insuffisantes ? Je pense qu'une partie de la réponse est que nous sommes dans une double contrainte. Une double contrainte est quand on vous donne plusieurs choix, mais quelque soit votre choix, vous perdez, et l'abandon n'est pas un choix possible. Maintenant, cela devrait être assez facile de reconnaître que chaque action impliquant l'économie industrielle est nocive (et nous ne devrions pas prétendre que les panneaux photovoltaïques, par exemple, nous protègent de ça: ils nécessitent toujours des mines et des infrastructures de transport à toutes les étapes de la production; on peut dire la même chose de toutes les autres technologies soi-disant vertes). Donc si nous choisissons l'option numéro un - participer activement à l'économie industrielle - nous pouvons penser à court terme que nous gagnons puisque nous accumulons de la richesse, signe de "réussite" dans cette culture. Mais nous perdons, car en faisant cela nous abandonnons notre empathie, notre humanité. Et nous perdons vraiment car la civilisation industrielle tue la planète. Si nous prenons l'option numéro deux en vivant plus simplement, faisant ainsi moins de dégâts mais n'empêchant tout de même pas l'économie actuelle de détruire la planète, on nous pouvons penser à court terme que nous gagnons car nous nous sentons "purs" et n'abandonnons pas notre empathie (juste assez pour justifier de ne pas arrêter le massacre), mais encore une fois nous perdons vraiment car la civilisation industrielle détruit toujours la planète, ce qui signifie que tout le monde perd. Le troisième choix, décider d'agir pour stopper l'économique industrielle, est assez effrayante pour un certain nombre de raisons, incluant mais ne se limitant pas au fait que nous perdrions une partie du confort (comme l'électricité) auquel nous avons été habitués, et au fait que ceux qui détiennent le pouvoir essaient de nous tuer si nous réduisons sérieusement leur capacité à exploiter le monde - rien qui n'altère toutefois le fait que c'est une meilleure option qu'une planète morte. N'importe quelle option est une meilleure option qu'une planète morte.
Au delà de son inefficacité à engendrer les changements nécessaires à l'arrêt de cette culture qui tue la planète, percevoir une vie plus simple comme un changement politique (opposée à une vie plus simple parce que c'est ce que nous voulons) a au moins quatre autres problèmes. Le premier est que c'est basé sur la notion fausse que les humains endommagent inévitablement leur espace de vie. Une vie simple comme acte politique consiste seulement dans la réduction du dommage, en ignorant le fait que les humains peuvent aider la Terre aussi bien qu'ils la blessent. Nous pouvons réhabiliter les flux, nous pouvons nous débarrasser des produits nocifs, nous pouvons supprimer les barrages, nous pouvons arrêter un système politique prenant le parti des riches ainsi qu'un système économique trop gourmand, nous pouvons détruire l'économie industrielle qui détruit le monde, réel et physique.
Le second problème -et c'en est un autre important- et que cela porte à tort la responsabilité sur l'individu (et plus spécifiquement sur ceux qui sont impuissants) au lieu de la porter sur ceux qui détiennent le pouvoir dans le système et sur le système lui-même. Kirkpatrick Sale dit encore : "Le refrain individualiste et culpabilisant Ce-Que-Vous-Pouvez-Faire-Pour-Sauver-La-Terre est un mythe. Nous, en tant qu'individus, ne créons pas les crises, et ne pouvons les résoudre.
Le troisième problème est cela accepte notre redéfinition par le capitalisme de citoyens à consommateurs. En acceptant cette redéfinition, nous réduisons nos manières possibles de résistance à la consommation et à la non-consommation. Les citoyens ont une panoplie beaucoup plus étendue de tactiques de résistance, comme le vote, le refus de voter, la canditature, le discours, le boycott, l'organisation, le lobby, la protestation et, quand un gouvernement devient un destructeur de la vie, de la liberté et de la poursuite du bonheur, nous avons le droit de le changer ou de l'abolir.
Le quatrième problème est que le point final de cette logique est le suicide. Si chaque action dans l'économie industrielle est destructive, et que nous voulons stopper cette destruction et ne désirons pas (ou ne sommes pas capables) de remettre en question (plutôt que détruire) les infrastructures intellectuelles, morales, économiques et physiques qui font que chaque action est destructive, alors nous pouvons être facilement amenés à penser que nous causerions le minimum de destruction en étant mort.
La bonne nouvelle est qu'il y a d'autres options. Nous pouvons suivre les exemples des courageux activistes ayant vécu dans les temps difficiles que j'ai mentionnés -l'Allemagne nazie, la Russie tsariste, les Etats-Unis d'avant-guerre- qui ont fait bien plus que manifester une forme de pureté morale; ils se sont activement opposés aux injustices qui les entouraient. Nous pouvons suivre l'exemple de ceux qui se sont souvenus que le rôle d'un activiste n'est pas de naviguer dans des systèmes oppressifs avec le plus d'intégrité possible, mais plutôt de se confronter à ces systèmes et les mettre à bas.